Intervention de Michel Boyon au Forum d'Avignon - Vendredi 18 novembre 2011

Publication date: Friday 18 November 2011

Intervention de Michel Boyon, président du CSA - Forum d’Avignon - vendredi 18 novembre 2011

Intervention de Michel Boyon au Forum d'Avignon - Vendredi 18 novembre 2011

Je suis toujours un peu gêné lorsque j’aborde le sujet des écrans connectés à l’internet, car, généralement, je finis par décevoir tout le monde, à commencer par les catastrophistes.
 
Ce n’est pas faute d’avoir un avis sur la question. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a été la première institution en Europe à se saisir du sujet en organisant un colloque à Paris, le 28 avril dernier. J’ai également abordé la question dans le rapport sur l’avenir de la télévision numérique terrestre que j’ai remis au Premier ministre au mois de septembre.
 
Si je suis gêné, c’est plutôt parce que j’ai le sentiment que nous assistons à une évolution certes réelle, mais très progressive. Il est encore bien difficile d’en évaluer l’impact sur les comportements des téléspectateurs, sur la santé économique des groupes audiovisuels, sur le financement de la production et sur les tendances de la création. Ce qui est vrai en France l’est également à l’étranger. On ne dispose guère de statistiques fiables et significatives sur le sujet, quel que soit le pays concerné.
 
Il existe tout d’abord une très grande diversité de terminaux connectables : téléviseurs, boîtiers externes, consoles de jeu, ordinateurs, lecteurs blu-ray, tablettes, Smartphones. À l’heure où je vous parle, plus de 40 millions de foyers aux Etats-Unis et en Europe ont connecté leur téléviseur. Aux Etats-Unis, les consoles de jeux sont le premier moyen utilisé pour connecter le téléviseur, alors qu’en Europe, c’est plutôt l’ordinateur qui fait office de « trait d’union ».
 
Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un équipement est connectable qu’il est effectivement connecté. En France, ce que l’on appelle le « taux de transformation », autrement dit le taux d’équipements connectables réellement connectés, n’est que de 39% pour les téléviseurs, 54% pour les consoles de jeu et 75% pour les boîtiers externes. Toujours selon les estimations, 20% des foyers américains utilisent les services de la télévision connectée, contre 10% en Europe (6% en Allemagne, 9% au Royaume-Uni, 12% en France et en Italie). Enfin, d’après une étude qualitative américaine dont les résultats ont été publiés en 2011, les foyers britanniques et américains disposant d’un téléviseur connecté utilisent, en priorité, des services déjà disponibles sur d’autres plates-formes, comme les tablettes, et peu interactifs (essentiellement des services de médias audiovisuels à la demande et de la musique).
 
Que dire des projections ? Selon certains instituts anglo-saxons, le nombre de téléviseurs connectés présents dans les foyers américains devrait être de 23 millions en 2013. Pour d’autres, il devrait être plus proche des 30 millions. Au total, on estime que 42,2% des téléviseurs seront connectés dans le monde d’ici à 2014. En ce qui concerne la France, les industriels affirment que 100% des téléviseurs vendus en 2016 seront connectables. En revanche, personne ne peut dire exactement combien de téléviseurs seront effectivement connectés, pour quels usages et dans quelles limites.
 
On constate également que certains acteurs particulièrement emblématiques ont encore du mal à trouver un modèle économique satisfaisant. En témoignent les difficultés rencontrées récemment par Netflix qui a perdu près de 800 000 abonnés et les deux tiers de sa valeur boursière, après avoir annoncé une hausse du prix de ses abonnements. On voit bien que, pour certains, le « curseur » est extrêmement difficile à placer entre « attractivité » et « accessibilité » de l’offre. La moindre variation de prix à la hausse peut être immédiatement sanctionnée par le marché.
 
Pendant ce temps, les chaînes de télévision organisent la riposte en enrichissant leurs programmes, en développant leurs propres plates-formes, en luttant contre le parasitage (signature d’une charte commune), voire en produisant des séries « hollywoodiennes » (sans mauvais esprit) dont elles maîtrisent les droits.
 
Pour l’instant, l’internet me semble être plutôt un complément qu’un concurrent de la télévision. Je ne prendrai qu’un seul exemple, celui de la télévision de rattrapage : sur les 1,2 milliards de programmes audiovisuels ou cinématographiques regardés en ligne de janvier à août 2011, 98,3% relevaient de la télévision de rattrapage. Or, nous savons que la ressource en fréquences radioélectriques sera insuffisante pour faire face à la demande. En clair, sans l’internet, les chaînes ne pourraient pas proposer ce type de services. Même s’il s’agit de contenus délinéarisés, cela reste de la télévision.
 
On en arrive à l’un des bienfaits de l’internet qui est d’assurer une plus grande exposition et donc une meilleure valorisation des programmes. On peut tout voir, tout revoir, à tout moment et partout. La plupart du temps, ces séquences sont précédées par de la publicité. Même si la télévision de rattrapage n’est pas une « martingale », elle n’en constitue pas moins un relais de croissance pour les chaînes et donc pour la création.
 
Ceci ne m’empêche pas de nourrir certaines inquiétudes, de natures très diverses. Les unes concernent l’avenir de la régulation (protection de la jeunesse, protection du consommateur, respect du pluralisme, lutte contre le racisme et l’antisémitisme). D’autres sont directement liées à la situation économique du secteur de la création.
 
Le CSA est l’une des seules autorités de régulation au monde à avoir engagé une vraie réflexion sur le sujet. Ce n’est pas moi qui le dis, mais la DG INFSO (société de l’information) de la Commission européenne. Et encore, si elle le dit, c’est pour s’en plaindre ! Partout ailleurs, le téléviseur connecté ne fait pas l’objet d’une approche particulière. Ainsi, aux Etats-Unis, les autorités se bornent à appliquer les règles de droit commun en matière de concentration, de publicité, ou de protection des mineurs. L’instance de régulation canadienne a, quant à elle, interdit aux sociétés proposant des offres d’accès à internet fixe ou de communications mobiles, de proposer également des programmes de télévision exclusifs.
 
En Europe, les choses en sont à peu près au même stade. Les seules initiatives prises pour la régulation des contenus audiovisuels sur l’internet concernent uniquement les SMAD. Ainsi, la Grande-Bretagne a choisi la voie de l’autorégulation. L’Italie en a profité pour augmenter très fortement les  charges pesant sur les Web TV, sur les sites de vidéo à la demande, et sur les sites de partage. J’ai entendu dire que le régulateur allemand des télécommunications aurait créé une commission de régulation technique chargée de surveiller le marché de la télévision connectée.
 
Au risque de me faire des ennemis dans la salle, je ne pense pas que l’on puisse affirmer que l’émergence des téléviseurs connectés aura pour effet d’accentuer sensiblement le piratage. D’abord, la grande majorité de l’offre disponible sur l’internet proviendra principalement de grands groupes. Ensuite, j’ai le sentiment – mais je peux me tromper – qu’une offre légale se développera rapidement, comme c’est le cas actuellement dans la musique, une offre suffisamment souple et attractive pour séduire le grand public. Aussi, plus que le piratage, c’est la baisse continue des tarifs et donc des rémunérations qui me semble à craindre.
 
En revanche, ce qui me paraît particulièrement inquiétant pour l’avenir de la création en France, c’est la possibilité offerte aux studios étrangers de proposer directement sur l’internet leurs films et leurs séries, sans passer par les chaînes. En plus de les concurrencer, ces studios priveraient les chaînes d’un catalogue dans lequel celles-ci puisent abondamment. Trop peut-être, dans la mesure où elles en sont aujourd’hui dangereusement dépendantes. Or, le financement de la création dépend en grande partie de la bonne santé des groupes audiovisuels.
La solution la plus durable consiste, pour les chaînes, à produire des séries « 100% françaises ou européennes » qui soient capables de remplacer, voire de concurrencer sur le marché international, les séries américaines, et dont elles maîtriseraient la totalité des droits. D’un certain point de vue, cela peut constituer une chance pour la création française dans la mesure où les chaînes seraient conduites à augmenter leurs investissements en France.
 
Mon autre grande préoccupation concerne les distorsions de concurrence, essentiellement liées à la fiscalité. Le Conseil a déjà eu l’occasion d’alerter les pouvoirs publics sur ce sujet lors de l’examen du décret relatif aux SMAD. Très sincèrement, je ne vois pas quelle pourrait être la solution, du moins à court terme, pour y remédier, surtout si l’on s’inscrit dans un cadre strictement national. En revanche, je pense que nous pouvons nous mettre d’accord sur un principe simple : toute entreprise ou tout service tirant une rémunération de la diffusion de contenus audiovisuels doit contribuer au financement de la création. Je n’ai pas l’impression, en disant cela, d’être devenu un dangereux protectionniste, mais plutôt d’édicter l’une des règles les plus élémentaires du marché !
 
Inversement, il convient de demeurer vigilant face aux contrats d’exclusivité qui pourraient lier certains constructeurs de terminaux à des plates-formes de services et dont la conséquence serait une restriction de l’offre disponible pour le téléspectateur. Aujourd’hui, si j’ai bien compris, les accords prévoient une sorte de « priorité d’accès » à tel ou tel service. Prenons garde que demain, le marché ne se développe en « silos », de façon verticale, et que le téléspectateur soit la victime d’alliances entre géants mondialisés.
 
En conclusion :
 
Je ne sais pas encore si nous faisons face à une évolution ou à une révolution susceptible de remettre en cause tous les équilibres : économiques, industriels, artistiques et comportementaux. Il y un an, personne ne parlait des téléviseurs connectés. Aujourd’hui, on en parle de plus en plus. Demain, ce sera peut-être d’autre chose. Je pourrais multiplier les exemples de revirements conceptuels à l’infini.
 
Je ne sais pas encore si cette évolution peut être qualifiée de « positive » ou de « négative ». En attendant, je vous propose une définition : pour moi, une évolution « positive », est une évolution qui permet de créer de la valeur (économique ou artistique). Je jugerai donc le téléviseur connecté à cette aune.
 
Concernant l’audiovisuel, je constate que, pour l’instant, l’internet lui a plutôt permis de répondre aux nouveaux besoins des téléspectateurs (en termes de télévision de rattrapage). Il n’y a donc pas d’opposition de principe entre ces deux univers qui, depuis le passage au tout numérique, parlent le même langage.
 
Par ailleurs, on ne m’enlèvera pas de l’idée que la télévision est un métier, requérant un savoir-faire. On peut toujours proposer en ligne des vidéos, cela ne remplacera jamais l’ivresse du direct, l’attrait du divertissement ou l’intérêt du magazine. Agréger des contenus est un métier. Les chaînes ont une connaissance extrêmement fine de leur public, qui est le résultat de plusieurs décennies d’expérience. Certes, il y aura quelques trous à compléter au sein des grilles. Eh bien tant mieux ! Comme cela, au lieu d’acheter des séries à l’étranger, les chaînes françaises financeront des projets français ou européens.
 
On lit parfois, dans certains magazines, des articles sur le thème : « à chacun sa télévision ». Selon eux, avec le développement de la télévision de rattrapage ou de la vidéo à la demande, plus personne ne regarderait la même télévision. Eh bien, c’est faux. Lorsque l’on observe les chiffres d’audience, on constate qu’il n’est pas rare que des programmes rassemblent huit à neuf millions de téléspectateurs. Aucun média n’est encore capable de garantir aux annonceurs une audience instantanée aussi élevée.
 
Vous voyez : je ne suis ni un « cassandre du numérique », ni « un 2.0 béat ». Je suis juste curieux, attentif et vigilant. C’est, je crois, la meilleure position à adopter aujourd’hui.
 
 
 

Intervention de Michel Boyon au Forum d'Avignon - Vendredi 18 novembre 2011

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